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Livres

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Le Vice Obscur de l’Occident
suivi de
La Démocratie et ses Sujets

Traduits de l’italien par Christophe Terrasson


Introduction de cette nouvelle édition combinée

Massimo Fini

Le fil qui unit ces deux livres, que nous publions de nouveau dix ans après, mais pour la première fois dans un même volume, est la prétention totalisante de l’Occident (son « Vice obscur ») d’homologuer tout ce qui existe à son propre modèle (économique, social, d’échelle de valeurs) et dont l’enveloppe légitimante est la démocratie.

Par rapport à la période où ces deux livres ont été publiés, après l’adhésion de l’Inde, de la Chine et d’autres pays appelés « émergents » (la Russie y était déjà entrée depuis longtemps) à ce modèle, cette prétention, au moins au niveau économique, peut être considérée comme étant arrivée à complète maturation et a pris le nom de « globalisation ». Mais c’est justement dans cette intégration planétaire que réside la fragilité intrinsèque d’un modèle que par pure convention nous continuons d’appeler « occidental », mais qui aujourd’hui concerne le monde entier. On disait à une époque qu’un battement d’ailes d’un papillon au Japon pouvait causer, par une sorte de réaction en chaine, une catastrophe dans l’autre hémisphère. Mais il s’agissait d’une hypothèse métaphysique puisque la force de frottement aurait, à un moment ou à un autre, rompu cette chaine.

Ce qui était métaphysique alors est devenu réel aujourd’hui. L’argent, qui est virtuel, ne connait pas l’effet de la force de frottement, et il suffit donc qu’une crise se produise même dans un coin marginal du système, dans un pays quelconque, comme la Grèce par exemple, pour entrainer en temps réel tous les autres pays vers un effondrement global. Pour éloigner ce spectre, les dirigeants mondiaux n’ont rien trouvé de mieux à faire que d’injecter dans le système de nouvelles liquidités, c’est-à-dire de l’argent qui ne représente pas de réelle richesse puisqu’il ne correspond à rien sinon à une hypothèque sur un avenir tellement éloigné dans le temps qu’il est, de fait, inexistant. C’est comme si une personne endettée choisissait, pour couvrir sa dette, d’en contracter une plus importante, puis une autre plus importante encore pour rembourser la seconde, et ainsi de suite. Au niveau individuel, ce petit jeu s’arrête assez vite, mais pour un système qui s’étend à l’échelle planétaire, l’agonie est plus longue, mais sa mort est certaine. Du reste, quand un système basé sur la croissance infinie, notion qui n’existe qu’en mathématiques, mais pas dans la nature, ne peut plus croitre, fatalement, il implose sur lui-même. C’est ce que j’écrivais dans un autre de mes livres, Il Denaro. «Sterco del demonio» [L’argent. « La déjection du démon »] qui date de 1998, soit dix ans avant que n’éclate, à la grande surprise des esprits papillonnants qui devraient nous gouverner, la crise des « subprimes » américaine qui s’est ensuite propagée en Europe et de l’Europe a rebondi en Amérique, est revenue en Europe et de là s’est propagée aux Pays « émergents ».

 
Quant à la démocratie, « l’enveloppe légitimante » de ce modèle que j’ai défini comme « paranoïaque», elle a montré sa propre vocation totalitaire et a été définitivement démasquée. À l’intérieur comme à l’extérieur.
 
À l’extérieur, à dire vrai, elle n’avait pas mis longtemps à le faire.
 
À peine les paroles sacrées de la Révolution française Liberté, Égalité, Fraternité, avaient-elles fini de résonner, que les démocraties occidentales se lançaient dans le colonialisme systématique tandis que les marchands arabes continuaient de déporter des esclaves noirs dans la très civilisée Amérique en cruel manque de main-d’œuvre. De toute façon, depuis que le contrepoids soviétique s’est écroulé, les démocraties, États-Unis en tête, ont déclenché en seulement vingt ans pas moins de cinq guerres d’agression : le premier conflit du Golfe (1991), l’attaque de la Serbie (1999), l’invasion et l’occupation de l’Afghanistan (2001), l’invasion et l’occupation de l’Irak (2003), et l’attaque de la Libye (2011).
Une fois le nazisme, le fascisme et le communisme vaincus, les démocraties, ayant désormais les mains libres, ne se sont pas montrées meilleures que leurs prédécesseurs. Elles se sont même, par certains côtés, montrées pires, car elles ont prétendu faire tout cela pour le « Bien » de ceux qu’elles agressaient, bombardaient, massacraient (l’Afghanistan en est l’exemple classique).
Elles se sont aussi inventé un ennemi imaginaire, al-Qaïda, une organisation terroriste qui était soi-disant présente dans une soixantaine de pays avec des cellules ultradangereuses et prêtes à tout, et qui après le 11 septembre 2001 n’a plus rien fait de significatif (les attentats de Londres et de Madrid ont été l’œuvre d’éléments autochtones qui n’avaient aucun lien organique avec Ben Laden ou ses adeptes). Pourtant, ce ne devait pas être bien difficile pour une organisation aussi puissante et motivée de placer une bombe dans n’importe quel grand magasin.
L’agressivité de l’Occident a deux facettes. La première est la plus dangereuse, car elle est de bonne foi. L’Occident se perçoit comme une « culture supérieure » (ce qui n’est qu’une déclinaison du racisme classique, devenu tabou après l’expérience nazie), et croit avoir créé le « meilleur des mondes possibles », de posséder des valeurs absolues et d’avoir donc non seulement le droit, mais le devoir d’enseigner les bonnes manières à des peuples qui ont des histoires, des traditions, des coutumes, un sens des liens humains et familiaux, une conception de la vie et de la mort, totalement différents des nôtres. L’Occident n’est plus en mesure d’accepter le droit à l’existence et à la dignité de « l’autre », même s’il s’appuie sur la profonde pensée grecque, qui fut la première à le reconnaitre. Mais c’est le courant judéo-chrétien qui a prévalu, avec son mythe du « Dieu unique», et qui n’est pas fait pour la tolérance, comme toute l’Histoire nous l’a abondamment démontré.  Et ainsi, la pensée judéo-chrétienne s’incarnant de façon moderne dans un système économique basé sur un autre de ses mythes, celui du « Progrès », a détruit, en même temps qu’un autre extrémisme, celui islamique, les extraordinaires et très sophistiquées cultures des noirs d’Afrique et l’Afrique elle-même.

L’autre facette est, justement, celle économique. Pour pouvoir croitre encore un peu, afin d’éloigner encore pour quelque temps le spectre de l’effondrement final, l’Occident est obligé de s’approprier des sources d’énergie et des ressources appartenant à d’autres, et de conquérir de nouveaux marchés, même maigres, puisque les siens sont saturés.

À l’intérieur, la démocratie s’est révélée, chemin faisant, une escroquerie bien masquée ou, comme je l’écris dans La démocratie et ses Sujets, « une façon d’entuber les pauvres gens, avec leur consentement. » La démocratie n’est pas celle qu’avaient imaginée ses pères fondateurs, de Stuart Mille à Locke, mais un système de lobbies, d’oligarchies politiques et économiques étroitement liées entre elles, de nomenklatura, d’aristocraties masquées (qui contrairement à celles historiques, en ont tous les privilèges mais aucune des obligations), qui accablent la personne privée, qui était pourtant précisément le sujet dont la pensée libérale s’était donnée pour but de valoriser les mérites, les capacités, les potentialités, celui qui par respect pour lui-même, refuse les soumissions humiliantes à ces mafias, qui devrait être le citoyen idéal d’une démocratie, si elle existait vraiment, mais qui en est devenu la victime toute désignée.
Dans ce sens, l’extraordinaire parabole berlusconienne pourrait avoir quelque effet positif. Car Berlusconi, par son impudence, son arrogance, sa violence, dévoile les « arcanes de l’empire », là où les dirigeants des autres pays démocratiques, plus prudents, continuent de respecter au moins les formes, de façon à ce que la fiction puisse continuer. Au fond, l’Italie a toujours été un pays laboratoire. C’est ici, à Florence et dans la région de Piacenza, qu’est née pour la première fois une puissante classe de marchands, prélude à la Modernité. Ici est né le fascisme, ancêtre de toutes les dictatures du XXe siècle. Berlusconi est le précurseur, qui sera bientôt imité dans d’autres pays, de la « Postmodernité», un monde sans dignité, sans honneur, sans valeurs partagées, sans éthique, sans même une quelconque esthétique, où à la place de la violence physique, on trouve celle bien plus insidieuse et destructrice de l’argent.
Il ne nous reste plus qu’à attendre l’implosion, l’écroulement du système de l’argent. Seulement alors, les nouvelles générations pourront recommencer à zéro.

Massimo Fini, janvier 2012

 

 

 

 

 

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