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Idées fondamentales

Massimo Fini , « Il Giorno », le 20/07/2001

De la confrontation entre droite et gauche à celle entre modernité et anti-modernité.
Je suis persuadé depuis longtemps déjà – et je l’écris un peu partout depuis 20 ans – que dans les décennies et probablement les siècles à venir, la confrontation ne se fera plus entre droite et gauche, comme cela s’est produit aux XIXe et XXe siècles, mais entre modernistes et anti-modernistes, entre les partisans du Progrès et leurs adversaires.

Nous sommes à bord d’un train lancé à 1000 km/h et qui augmente sa vitesse à chaque instant, ses concepteurs sont morts depuis longtemps, et ceux qui l’ont reçu en héritage, même s’ils ont l’illusion de le piloter, en ont depuis longtemps perdu le contrôle, car le mécanisme qui se raffine à travers le progrès, avance désormais tout seul et est devenu totalement autonome. En réalité, le train n’a plus de chauffeurs. Dans le train, c’est vrai, il y a celui qui est assis confortablement dans un fauteuil de 1ère classe mais qui est quand même secoué et abasourdi par la vitesse, il y a ceux qui sont en 2e ou en 3e classe, ou sur les strapontins, dans les toilettes, ou ceux à moitié dehors accrochés aux fenêtres, tandis que beaucoup d’autres, peut-être la majorité, dégringolent au bas de la pente. Et donc, cela a un certain sens de chercher à installer les voyageurs de façon plus équitable.
Mais la question de fond est tout autre : où diable se dirige le train ? Est-il vrai, comme le soutiennent certains, qu’à cette vitesse, devant et ayant même l’obligation de l’augmenter encore plus, un jour ou l’autre il se désintègrera ou finira contre une montagne ou bien arrivera au bout des rails ? Voilà les questions posées par le mouvement que nous avons convenu d’appeler « de Seattle », questions qui concernent autant les pays du Nord que du Sud, autant les riches que les pauvres, ces derniers un peu moins que les premiers puisque beaucoup d’entre eux, dégringolant en bas de la pente, pourront peut-être se sauver, blessés ou en guenilles, si le voyage se termine effectivement par un désastre.

Voilà pourquoi il est parfaitement grotesque que les questions qui se bousculent autour du G8 de Gènes soient présentées, et d’une certaine manière se présentent elles-mêmes, comme un affrontement entre droite et gauche, où la première serait global et la deuxième anti-global. Droite et gauche sont toutes deux des ennemis de Seattle, car elles s’opposent uniquement à propos de l’installation des voyageurs ou sur la question de savoir s’il faut donner ou non un sandwich à ceux qui ne voyagent pas en 1ère classe et qui n’ont pas accès au wagon-restaurant, mais toutes deux sont d’accord sur le fait que le train est la meilleure machine jamais construite, sur sa direction, sur sa vitesse stratosphérique et ils pensent même qu’en l’augmentant encore, on résoudra, Dieu seul sait pourquoi, les problèmes des passagers, plutôt que de les amplifier comme cela s’est produit jusqu’ici, que ce soit pour les bien-portants ou pour les autres. Toutes deux, en dehors de toute métaphore, sont convaincues du « destin progressif et merveilleux ». A l’inverse, pour les courants de pensée les plus authentiques et profonds de Seattle, le destin ne sera ni progressif ni merveilleux, et le train, aussi rutilant soit-il, s’est transformé en machine infernale qu’il ne suffit pas de ralentir, mais qu’il faudrait arrêter, voire, lui faire faire marche arrière pour revenir à la situation précédente et de là, prendre une voie différente. Et tout cela devra être fait le plus tôt possible, car comme me l’a dit un jour Carlo Rubbia, qu’on ne peut pas qualifier d’obscurantiste, ni de millénariste, et qui est plutôt un scientifique et un positiviste, « il est possible que nous ayons dépassé le point de non-retour. »

Et cela, la droite comme la gauche, qui descendent toutes deux des courants de pensée de ceux qui ont construit le train, ne pourront jamais l’accepter. Quand les gauches, que ce soit dans la version tardive marxiste-léniniste des jeunes ignorants des centres sociaux, ou celle adulte réformiste menée par Dalema [* homme politique italien de gauche – NdT], cherchent à mettre la main sur le Mouvement de Seattle, ou de façon plus réaliste d’en tirer quelque profits, elles tentent de s’approprier une chose qui ne leur appartient pas. A la limite, ceux qui auraient le plus de légitimité à se sentir proches de Seattle, sont les catholiques. À la fois parce que historiquement, ils ont longtemps été anti-modernistes et anti-progressistes, et la plupart, au fond d’eux-mêmes, le restent, et aussi parce que l’ont doit également à l’Église (rappelez-vous la spéculation de Thomas d’Haquin et d’Alberto Magno) le fait que le Moyen Âge a maintenu au centre de sa propre vision l’homme, et non l’économie, et, même si cela nous parait incroyable, cela a représenté une tentative généreuse et en partie réussie, de faire vivre une communauté d’hommes d’une façon socialement plus équilibrée et plus existentielle.

Massimo Fini

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